Le train d’Erlingen ou La métamorphose de Dieu, Boualem Sansal

Boualem Sansal est clair dès le départ. Il enjoint le lecteur d’abandonner « tout espoir de distinguer la fantasmagorie de la réalité », laissant ainsi entendre que, oui, le curieux se tient bel et bien sur le seuil des portes de l’enfer. Mais quel enfer agite ainsi Erlingen, petite ville bourgeoise – sciemment fictive – perdue dans les monts allemands d’un siècle inconnu, néanmoins terrorisé ?
Ute écrit à Hannah des lettres qu’elle ne postera jamais, compose ainsi « notre roman », celui qui racontera la société métamorphosée par les menaces de l’envahisseur. Cet envahisseur, invisible puisque jamais rencontré, menaçant par le biais d’une simple note qui enjoint la population de se rendre ou de mourir, est aux portes et les guette. Ainsi que dans le Désert des Tartares – que l’auteur se plaît à résumer dans le livre – il plane au-delà de l’œil humain et terrorise tous les esprits, par sa seule absence.

 

Flux migratoires et autres gênes occasionnées

La très riche famille d’Ute est dotée d’un passé légèrement sinistre. L’aïeul, comme tant d’autres en ces temps-là, a embarqué dans sa jeunesse vers l’Amérique. Dire qu’il a saigné ou fait saigner serait tangible, mais le plus correct serait d’affirmer qu’il a savamment sû tirer un avantage de la condition des peuples indiens, ou noirs importés d’Afrique. Si son histoire ne répond en rien à nos questions sur les habitants d’Erlingen, ces flux migratoires et autres gênes occasionnées – telles que les massacres, l’esclavage, l’appauvrissement par l’enrichissement des uns ou encore la christianisation jugée à l’époque nécessaire – ont leur importance dans le livre. Le lecteur se rend finalement compte qu’il n’y a rien d’autre à lire que ce qui est dit, ici non l’histoire d’Erlingen, mais plutôt cette « chronique des temps qui courent » avec laquelle l’auteur veut nous alarmer, puisque ces flux continuent et convergent maintenant vers les pays développés – développés par la seule force de la succion des ressources étrangères, d’ailleurs – et tente au passage de s’y glisser, avec tout ça, la tradition de l’assassinat et de la soumission.

 

Le hic est là

Mais « le hic est là, le monde policé auquel nous appartenons n’a pas d’ennemi, pas de vraie religion à défendre, pas de cause sacrée à invoquer au lever et au coucher du jour (…) ni simplement de force dans le poignet pour faire sonner le tocsin et de fermeté combative dans la voix pour appeler à l’honneur, c’est de ça qu’il meurt, d’absence de vie dans les gènes ». Il apparaît à l’auteur que nous restions pantois face à la montée de l’extrémisme religieux. Bien sûr, nous pleurons les morts du Bataclan ou manifestons les jours de semaine en bons républicains, mais ne faisons ni assez ni concret pour tirer les têtes de l’eau, et encore moins sanctionnons nos « dirigeants si nuls » pour leur inactivité.
Boualem Sansal semble, néanmoins, trouver qu’il reste une rame à la galère. Un Plan Marshall, par exemple, serait une première solution, une avance digne d’intérêt. Mais pour le moment, la peur engendre la haine, « l’écologie se meurt d’avoir engendré des écologistes en ville et pas des ermites dans la forêt », « le mensonge et la vérité se rejettent d’instinct » et, finalement, « tout pousse dans le même sens : la fin ».

Pas de fin, cependant, à ce livre qui n’est autre qu’une métamorphose du roman où se confondent styles, formes et voix multiples pour aboutir en une sorte de tribune désolée qui, à la fois, appelle au changement immédiat ou la révolution, primordiaux à cette dernière chance en laquelle nous voulons croire mais qui, en attendant, s’effrite entre nos mains.

 

Le train d’Erlingen ou La métamorphose de Dieu, Boualem Sansal, éditions Gallimard, 256p 20€.

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Éléni, ou Personne, Rhéa Galanaki

C’est avec une certaine soif d’apprentissage mêlée d’un profond désir d’outre-mer que la jeune Éléni, accompagnée du capitaine Yannis son père, quitte en 1848 la Grèce pour l’Italie en vue de poursuivre ses études de peinture.
Les écoles étant alors interdites aux femmes, elle se déguise en homme afin de pouvoir assister à de nombreux cours à Naples, Florence et Rome, et ainsi obtenir son diplôme. Lire la suite Éléni, ou Personne, Rhéa Galanaki

Terre des hommes, Antoine de Saint-Exupéry

L’humaniste est d’abord né, et ce comme tous les autres. Ces autres, comme lui, se sont probablement étonnés de leur propre naissance, puis ont appris à marcher, se sont donnés les quelques clés pour une meilleure appréhension de tout l’inextricable qu’est la Terre, et ces humains qui l’habitent.
Ainsi, ils vont et ils viennent, les humains. Et d’ailleurs, ils l’ont toujours fait. Ils logent, s’éparpillent et se confondent, trouvent aux maladies des remèdes et se livrent avec hargne des guerres, souvent pour des biens qui ne leur ont, cependant et depuis toujours, jamais appartenu. Mais peut-être fuient-ils de cette manière leur condition d’hommes et de femmes puisqu’il demeure, que l’Histoire nous en atteste, « inexplicable que nous soyons vivants », malgré toute la science et la philosophie qui semblent ne jamais suffire.

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Mes pieds pour un ballon

Photo : « A general view shows damaged buildings and debris in Deir al-Zor, Syria on June 13, 2013. (Khalil Ashawi/Reuters) »

Ça sentait le crabe séché au soleil, et des carcasses percées attenant les poubelles – et donc de restes laissés par les chats et les chiens – émanait l’odeur de coquilles vides rappelant le bord de mer. Rien, pourtant, ne laissait croire que pouvait encore exister la brise ou le sel, seulement la chaleur.
Il était possible, cela dit, d’entendre le chuchotement d’une vague chatouiller le sable sec, puis humide, si l’on choisissait dans le silence d’écouter la marée, bientôt haute. Ainsi, quand un homme laissait apercevoir son profil au travers d’une fenêtre, le visage parfaitement tourné exposant la jugulaire, il était agréable de voir la ligne de cette artère se tendre jusqu’au bas de l’oreille, la main s’arrondir autour d’elle, en signe de diligence. Rassuré, il disparaissait alors de nouveau dans l’opacité de l’appartement, inconnu de tous ceux qui, arrivés quelques secondes trop tard, ne devineraient jamais son inquiétude quant à la rémanence de la côte.

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Portrait du traducteur en escroc, Bernard Hœpffner

Si certains livres peuvent transformer, étirer et même modifier des vies, il est important de garder à l’esprit que parfois ces mêmes livres sont le produit non seulement d’un auteur à la personnalité peut-être exubérante et délirante, mais également d’un traducteur maîtrisant parfaitement ce jonglage entre « chagrin intérieur et la gaieté de surface », que nous lisons sans nous rendre compte de sa propre personnalité, égrenée généreusement mais aussi avec une certaine retenue, dans tout le roman, comme un liquide injecté au dormeur pendant la nuit.

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Daimler s’en va, Frédéric Berthet

Considéré comme « l’auteur le plus doué de sa génération » par Philippe Sollers, Frédéric Berthet laissera derrière lui – après sa disparition en 2003 – seulement cinq livres étalés sur dix années. Daimler s’en va, réédité par les Éditions de La Table Ronde, ne rencontrera qu’un faible lectorat lors de sa publication en 1988 chez Gallimard, malgré les critiques élogieuses et le Prix Roger-Nimier remporté en 1989.

Il faudrait alors imaginer l’auteur, légèrement désemparé, faire les yeux ronds derrière le carré de ses lunettes alors que les autres, les bras ballants, s’étonnent de ce compte-rendu. En effet, puisque le lecteur est imprévisible, « que faire » ?

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Deuils, Eduardo Halfon

Que regarderions-nous, tapis au fond du lac, voisins des vieilles bottes tombées dans l’étendue de bleu, ici devenue noire, confortablement paresseux sur un vaste lit de vase ? Probablement toujours vers le haut, d’où provient la maigre lumière, où passent les coques des pirogues poussées par les pagaies à la force des bras humains, et d’où tombent les multitudes d’objets dans l’espoir de créer un musée, ici dans le fond ? Aurions-nous vu tomber le petit Salomón, le regardant se débattre afin de ne pas sombrer dans l’oubli, accompagné de personne d’autre que nous ?

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Chroniques littéraires, Nantes