La domination masculine, Pierre Bourdieu

« Dans des conditions de réception aussi difficiles, l’analyste serait tenté d’invoquer simplement sa bonne foi s’il ne savait que, en des matières aussi sensibles, elle ne suffit pas ; »

Au travers d’une variété de constats dont Bourdieu est muni, à l’aide de l’intégralité de son œuvre jusqu’au jour de la publication de cet ouvrage, en 1997, il est ici lisible une condensation des nombreux questionnements et tentatives de la réponse, ou des réponses, de ce qui trait à la permanence, ou encore au changement trop relatif, de la vision androcentrique dans l’ordre des sexes. Ainsi, d’entrée, Bourdieu rappelle au sujet de la domination masculine dans l’organisation sociale « que ce qui, dans l’histoire, apparaît comme éternel n’est que le produit de l’éternisation qui incombe à des institutions (interconnectées) telles que la famille, l’Eglise, l’Etat, l’école », et qui agissent en permanence sur le subconscient des femmes, et également des hommes, mais, surtout, et d’une manière qui apparaît incontestable : contre les individus ; et ce peu importe leur genre ou orientation délivrés par la nature.

Continuer la lecture de La domination masculine, Pierre Bourdieu

Publicités

La découverte du ciel, Harry Mulisch

Ce livre, c’est toute une histoire. Elle est complexe, elle est absurde, elle est réelle. Alors non, elle n’est pas réelle de par ses personnages que l’on pourrait retrouver sur une page wikipédia, ou encore un article de journal, puisqu’ils n’existent pas, et n’ont jamais existé, mais il règne en eux ce bazar héréditaire, ce fouillis de l’éducation et de la culture, ce désordre de l’expérience qui font d’un être humain ce qu’il est, ce qu’il devient ou encore regrette ne pas être ; et tant tout cela règne, l’absurde et le complexe embrassent alors la forme de la possibilité pour mieux saisir le lecteur d’une réalité qui, flottante, n’en est pas moins perceptible.

Continuer la lecture de La découverte du ciel, Harry Mulisch

Bartleby le Scribe, Herman Melville

L’absence est un splendide rouage au mécanisme de la réflexion. Elle est omniprésente, l’absence, dans ce qui se touche, ne se touche pas, se lit et s’écoute, se voit ou s’aime, également.
Il y a, par exemple, dans l’appartement vide qui attend l’occupant l’absence de l’occupant, et lui qui nourrit l’espace de projections nouvelles qu’il n’a jamais soupçonnées, ou encore dans la marmite neuve une invitation à la créativité pour une soupe nouvelle qu’aucun n’a encore jamais dégusté.

Continuer la lecture de Bartleby le Scribe, Herman Melville

Le train d’Erlingen ou La métamorphose de Dieu, Boualem Sansal

Boualem Sansal est clair dès le départ. Il enjoint le lecteur d’abandonner « tout espoir de distinguer la fantasmagorie de la réalité », laissant ainsi entendre que, oui, le curieux se tient bel et bien sur le seuil des portes de l’enfer. Mais quel enfer agite ainsi Erlingen, petite ville bourgeoise – sciemment fictive – perdue dans les monts allemands d’un siècle inconnu, néanmoins terrorisé ?
Ute écrit à Hannah des lettres qu’elle ne postera jamais, compose ainsi « notre roman », celui qui racontera la société métamorphosée par les menaces de l’envahisseur. Cet envahisseur, invisible puisque jamais rencontré, menaçant par le biais d’une simple note qui enjoint la population de se rendre ou de mourir, est aux portes et les guette. Ainsi que dans le Désert des Tartares – que l’auteur se plaît à résumer dans le livre – il plane au-delà de l’œil humain et terrorise tous les esprits, par sa seule absence.

Continuer la lecture de Le train d’Erlingen ou La métamorphose de Dieu, Boualem Sansal

Éléni, ou Personne, Rhéa Galanaki

C’est avec une certaine soif d’apprentissage mêlée d’un profond désir d’outre-mer que la jeune Éléni, accompagnée du capitaine Yannis son père, quitte en 1848 la Grèce pour l’Italie en vue de poursuivre ses études de peinture.
Les écoles étant alors interdites aux femmes, elle se déguise en homme afin de pouvoir assister à de nombreux cours à Naples, Florence et Rome, et ainsi obtenir son diplôme. Continuer la lecture de Éléni, ou Personne, Rhéa Galanaki

Terre des hommes, Antoine de Saint-Exupéry

L’humaniste est d’abord né, et ce comme tous les autres. Ces autres, comme lui, se sont probablement étonnés de leur propre naissance, puis ont appris à marcher, se sont donnés les quelques clés pour une meilleure appréhension de tout l’inextricable qu’est la Terre, et ces humains qui l’habitent.
Ainsi, ils vont et ils viennent, les humains. Et d’ailleurs, ils l’ont toujours fait. Ils logent, s’éparpillent et se confondent, trouvent aux maladies des remèdes et se livrent avec hargne des guerres, souvent pour des biens qui ne leur ont, cependant et depuis toujours, jamais appartenu. Mais peut-être fuient-ils de cette manière leur condition d’hommes et de femmes puisqu’il demeure, que l’Histoire nous en atteste, « inexplicable que nous soyons vivants », malgré toute la science et la philosophie qui semblent ne jamais suffire.

Continuer la lecture de Terre des hommes, Antoine de Saint-Exupéry

Portrait du traducteur en escroc, Bernard Hœpffner

Si certains livres peuvent transformer, étirer et même modifier des vies, il est important de garder à l’esprit que parfois ces mêmes livres sont le produit non seulement d’un auteur à la personnalité peut-être exubérante et délirante, mais également d’un traducteur maîtrisant parfaitement ce jonglage entre « chagrin intérieur et la gaieté de surface », que nous lisons sans nous rendre compte de sa propre personnalité, égrenée généreusement mais aussi avec une certaine retenue, dans tout le roman, comme un liquide injecté au dormeur pendant la nuit.

Continuer la lecture de Portrait du traducteur en escroc, Bernard Hœpffner